Quand Kangni Alem prédestine son personnage à une perte identitaire dans « Esclaves »

Par Bawam PEKETI

Lorsqu’on parle de l’esclavage, de la traite négrière, tout Noir qui se proclame comme tel sent en lui un choc et c’est bien raisonnable du fait que les victimes dans tous les sens et de tous les temps c’est bien lui, le Noir. Il est capturé comme un animal, ligoté comme un fagot et vendu comme une vile marchandise à des gens sans âme et sans aucun respect pour eux-mêmes. Et ce Noir, innocent dans l’ensemble, – il n’a rien fait pour mériter d’être vendu – est trimballé jusqu’où on veut qu’il soit, abandonnant ici femmes et enfants, ou comme dans le cas présent, les femmes et les enfants sont déportés ailleurs. Ceux qui ont pratiqué l’esclavage n’ont pas une âme humaine en eux, sinon ils ne vendraient pas des hommes aux hommes. De toutes les œuvres sur l’esclavage que nous avons lues, celui de Kangni Alem présente une particularité : celui qui est parti est revenu ! Ce n’était pourtant pas son rêve ; son rêve n’était de revenir, non, mais de rejoindre ses femmes et ses enfants à Porto Seguro, puis à Cuba où ils seraient déportés d’après la rumeur dans la calle. Mais ce personnage est prédestiné à perdre son identité sous la plume de son créateur.

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« Esclaves » nous présente un personnage très influent dans les pratiques traditionnelles au Dahomé pendant la période en question. C’est d’ailleurs un héros, lorsqu’on voit son cheminement et les différentes péripéties auxquelles il est confronté. Mais ce personnage, le maître des rituels, est prédestiné à perdre son identité. Est-ce l’auteur qui le veut ainsi ou c’est le personnage lui-même ? De son nom, ou mieux son titre, (le maitre des rituels est un titre et non un nom en réalité) on ne sait pas grand-chose. Kangni Alem nous dit qu’il s’appelle le maitre des rituels. Il n’a pas d’identité en réalité car l’écrivain ne nous en parle pas du tout. Une chose est certaine : lorsqu’on crée un personnage, en lui donnant un nom, cela lui confère une identité, une force, un pouvoir, c’est-à-dire une famille, une tribu car ce nom permet de savoir d’où il vient. Chez Théo Ananissoh par exemple, dans Perdre le corps, le personnage de Maxwell sitti ou son patron M. Adodo sont, on peut le penser, originaires d’Aného grâce à leur noms. Lorsqu’on donne le nom de Boyodi Innocent Hélim (Au-delà des frontières de l’audace, Bawam Peketi, inédit)  à un personnage, on sait qu’il est de la région de la Kara. En lisant de même Racines d’Alex Halley sur l’esclavage, on voit également Kunta Kinté, ce personnage originaire d’une ethnie de la Guinée. C’est aussi le cas d’Anani dans Tyranneaux paranos d’Ayayi Togoata Apédo-Amah dont le prénom Anani et le nom Adama démontrent clairement qu’il est d’Aného. Et ces personnages – de Halley et d’Apédo-Amah – n’ont pas accepté leur sort d’esclave, même en terre étrangère. Kunta Kinté refuse sa nouvelle idée ; il ne veut pas s’appeler Tobby comme on voudrait le rebaptiser malgré les tortures. Chez Apédo-Amah, Anani reste aussi intransigeant : il ne s’appellera jamais Bookman.

Il décida d’appeler Anani, Bookman par référence aux livres. Anani refusa et proclama son nom guin haut et fort. Une rumeur parcourut les rangs des esclaves et des ouvriers agricoles Blancs (…) ⸺ Mon nom, c’est mon identité. Il me rattache à mes racines qui plongent au fond des âges. Même ici, loin de chez moi, je porte mes racines dans ma tête. Appelez-moi comme vous voudriez, parce que vous avez plus de force que moi, pauvre individu é crasé par un système criminel et voleur. Mais tenez-vous-le pour dit, dans ma tête, je serai toujours Anani Guinnou ou Anani le guin[1]

     Ce passage montre un personnage qui refuse d’être dénaturé, de porter un autre nom dont il ne comprend pas le sens et qui tient à son nom guin : il s’appelle Anani quoi qu’on dise et ne serait jamais Bookman comme le voudrait son maître esclavagiste !

     Chez Kangni Alem, on voit un homme qui ne porte pas une identité digne de lui ! Maître des rituels, loin d’être un nom ; c’est un titre qui lui est donné en fonction du travail qu’il fait (il est détenteur des secrets de la foudre et de la variole des divinités Hêviesso et Sakpatê). Mais comment s’appelle-t-il à l’état civil, avant de devenir héritier de cette force, cette pratique ? C’est ici le centre de notre analyse : dans tout son parcours, mis à part, ses incantations à détourner le bateau, cet esclave ne résiste pas à ses maîtres. Même sa capture a été des plus calmes. Il s’était arrêté pour manger et, pris de sommeil, il s’endormit où la femme nago le cacha. Le lendemain, il se vit ligoté ! A son arrivée au Brésil, ou plutôt, à Porto Seguro, on lui dit qu’il s’appelle Miguel. Il ne s’en soucie guère, préoccupé à retrouver les siens. Quelques années plus tard, il devient Sule en changeant de maître, nom qu’il reçoit d’un autre esclave qui le reçut à son arrivée, lequel s’appelait aussi avant Joaquim. (P. 161). Enfin, il revient au Golfe de Guinée sous ne nom de Sule Djibril. Sa femme et ses enfants sont une fois encore abandonnés, mais l’auteur nous fait savoir que Sule Djibril est fier de retrouver sa terre !

Mais malgré cette situation triste, l’ancien esclave Miguel était heureux de rentrer. Il pensait fortement à l’autre Sule, son homonyme, le vieil esclave haoussa qui avait été son mentor à Recife, celui grâce à qui sa vision du monde avait été transformée.[2]

   Peut-on vraiment être content après avoir perdu à deux reprises femmes et enfants ? Ayant perdu ses repères ou n’en ayant même pas, ce personnage est semblable à une feuille sèche qui roule au gré du vent ! Valait-il la peine qu’il revienne encore sur cette terre où presque personne ne le reconnaît ? Nous pensons aussi que c’est là même que réside, l’esthétique de cette œuvre : donner toutes les facettes des esclaves. Parmi tous ceux qui ont été déportés, il y en a qui sont dociles, qui ont accepté leur condition !

     La perte identitaire du maître des rituels provient du fait que, depuis ses origines, il n’ait pas eu une identité d’état civil, contrairement à d’autres esclaves dans les autres livres de fiction. Si Kangni Alem l’eût donné une identité complète qui permettrait de savoir qui est-il et de quelle nation ou village était-il originaire, il n’aurait pas accepté qu’on lui change des noms au gré des humeurs de ses maîtres. Nous pensons que cet état de fait est causé par l’auteur qui, dès la création du personnage, lui refuse une identité qui ferait de lui, une personne à part entière, laquelle refuserait d’autres noms tout religieux fussent-ils. La force de ce roman historique réside dans le fait que, de tous les personnages déportés aux Amériques comme esclaves dans d’autres romans, (chez Alex Halley, ce n’est que des descendants de Kunta Kinté qui revinrent !) c’est ici qu’on voit un homme partir et revenir et cela aussi est une forme de résistance. Est-il revenu parce qu’il était docile envers tous, ses maîtres ?

[1] Ayayi Togoata Apédo-Amah, Tyranneaux paranos, Lomé, Graines de Pensées, 2025, Pp. 116-117.

[2] Kangni Alem, Esclaves, Lomé Graines Pensées, 2024, p. 259.
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